Marathon de Porto 2018 – Résumé !

Porto, 4 novembre 2018, Jour J.

Après 16 semaines de préparation, nous y sommes. Mon 5e marathon. Un moment un peu particulier. Nous devions être deux à courir, je serais seul. J’ai une pensée pour Mario, qui aurait dû être là ce matin. Ça aurait dû être New-York (le rêve de tout marathonien amateur), mon premier hors d’Europe. J’ai une pensée pour Miguel aussi, qui réalise ce rêve et pour quelques autres dont j’ai dévoré les photos sur les réseaux sociaux depuis 3 jours. Ce sera Porto, pour la seconde fois. J’y ai réalisé un chrono tout à fait honorable, sans pression, il y a 2 ans.

Je suis serein. La préparation a été bonne. Sans blessure, sans stress. J’ai mis une attention particulière aux soins qui m’avaient cruellement fait défaut pour Dublin l’an passé alors que j’étais sur un rythme colossalement plus rapide que sur les précédents marathons. Tout va donc bien se passer, non ? Si seulement le papier était une vérité absolue…

Arrivé sur place seulement 20 mn avant le départ grâce à un GPS assez capricieux et un choix de transport peu judicieux, l’échauffement sera court et minimaliste. Qu’à cela ne tienne : pris dans la masse, le départ se fera tout en douceur. Ce qui sera suffisant pour monter en température malgré la météo assez fraîche. Cette météo sera un paramètre particulièrement important aujourd’hui. Bien plus que je ne l’aurais imaginé. Qu’à cela ne tienne : la pluie, le froid, la neige ne m’ont jamais dissuadé d’aller courir. Ça ne va pas commencer sur un marathon !

La foule des coureurs se met en branle. Mouvements de tassements habituels à quelques minutes du départ. Je ne m’inquiète pas. Mes affaires sont en place. Je range mon portable après avoir pris quelques photos et m’être résigné à faire l’impasse sur le Facebook Live que j’avais prévu, faute de temps. Un coup d’œil sur ma montre pour lire quelques messages d’encouragements qui arrivent de France où certains partent s’entraîner et de New-York où d’autres se lèvent pour entamer un premier marathon : celui de se rendre sur la ligne de départ. Mais le mouvement ne s’arrête pas. Dans le brouhaha, je n’ai pas entendu le décompte. S’il y en a eu un d’ailleurs. Bref, la course commence.

Je lance ma foulée sous l’arche de départ. Pas avant. Comme d’habitude. Mais elle est inhabituellement lourde, imprévue et difficile à synchroniser. Pas de panique. Aucune course ne ressemble à la précédente si l’on n’est pas un robot. Prends ton temps. C’est ce que je me dis à moi-même.

Premier km à un peu moins de 10 km/h. Normal. Un départ en douceur et la foule de coureurs ont de toute façon raison du rythme que l’on veut s’imposer. “Modere velocidad” comme on peut lire un peu partout sur les routes Portugaises. “Vitesse modérée” que je lis comme “modérez votre vitesse”. Conseil pertinent sur les routes humides ces jours-ci. Conseil perpétuellement sage en course à pied. Je me concentre sur les coureurs devant moi. Ceux qui poussent, qui jouent des coudes ou qui changent brutalement de trajectoire. Une course peut-elle se jouer sur les premiers mètres qu’il faille ainsi chercher à s’imposer ? J’en doute. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, visiblement. Pourtant, on en retrouve toujours qui marchent au bout de 20 km pour avoir « tout donné » au départ. “Modere velocidad”, donc.

5’54, 5’44 : je tente de me mettre tranquillement à mon rythme. 5’42 en moyenne sur la course avec un semi à 5’32 entre le 10e et le 31e km. Ma course idéale serait celle-ci. Mais ce sont trop de chiffres en tête. Les jambes ont du mal à suivre. Je sens les aponévroses sur mes tibias. Conséquence d’un entraînement excessif peut-être et d’une période de récupération insuffisante en fin de préparation. Toujours compliqué de se contenir quand on se sent bien. Mais c’est à la fin du repas que l’on paie l’addition…

Je vais devoir serrer les dents. Je sais déjà, au bout de 18 mn de course, qu’il ne sera pas question de chronomètre aujourd’hui. Forcer et risquer la défaillance, voir l’abandon : inenvisageable ! Je vais devoir gérer l’effort. 5’38, 5’46, 5’31 : ça ne passe pas mais je sens que je m’habitue doucement. J’ai du mal à stabiliser mon rythme. Je suis en sous-régime. Le souffle est là, prêt à en découdre. Mais impossible de pousser les jambes. Au passage, je saute le premier ravitaillement. Comme toujours. Trop de monde, ça se bouscule. On sent la nervosité de quelques-uns. Le manque d’habitude pour certains peut-être, le manque de lucidité pour d’autres. Une fois de plus, je ne regrette pas d’être parti avec une bouteille à la main.

La route se dégage et la circulation devient plus fluide à l’occasion de ce premier ravitaillement. C’est ce moment que la pluie choisit pour faire sa première apparition. Douce et fine. Partenaire privilégiée de mes sorties longues (il peut m’arriver de décaler une SL de deux jours si ça me permet de courir à l’abri du soleil), elle est pour moi la bienvenue.

5’46, 5’44, 5’32, 5’37 -> 10 km sont derrière moi. L’occasion de faire un premier point. 57’24. Pas si loin du rythme prévu. Mais trop irrégulier pour imaginer le tenir sur toute la course. Pourtant, je me rends compte que je ne sens plus la douleur qui cadenassait mes tibias. J’hésite à attaquer. Je sens un peu le dos, résultante d’un mauvais mouvement pour ramasser opportunément une bouteille tombée au sol lors du second ravitaillement. J’hésite vraiment. « Rattraper le temps perdu » et fixer le rythme. Mais pour combien de temps ? Ménager sa monture et se garantir d’aller loin ou tenter et prendre le risque de flancher ? Modere velocidad.

5’49, 5’42, 5’44, 5’47, etc… 15e km mis à part, je tiens le rythme en 7 secondes jusqu’au 20e et un ravitaillement assez compliqué. Les bénévoles sont tendus, moins alertes qu’à l’accoutumée, parfois maladroits même. Comment leur en vouloir ? Cette météo n’a rien de fréquente par ici, même en novembre. Déjà trempés, ils doivent en plus subir le froid. Quand tu cours, c’est quand même plus “facile”. La pluie est à présent soutenue. Depuis combien de temps est-ce qu’il pleut ? Un moment. Les runnings sont trempées, les pieds sont froids : les sensations moins bonnes. Les tibias se font à nouveau sentir, durs comme du béton. Je dois ralentir un peu. Je décide de fixer ma vitesse à 10 km/h. Plus ou moins. Je travaille ma trajectoire pour compenser. Le champ est assez libre pour ça. Les zones pavées viennent perturber quelque peu cet objectif alors je passe sur les trottoirs comme beaucoup, je coupe là où cela est possible pour compenser. En évitant les nombreux marcheurs et en contemplant les nombreuses scènes abandonnées des musiciens et chanteurs. Je me rends compte que ça me manque et je décide de mettre un peu de musique dans mes écouteurs.

30e km. Le mur se situe à peu près par ici. Il paraît. Pour moi, le mur n’existe pas. Du moins, ne l’ai pas encore « rencontré » frontalement je crois. Ce n’est pas un exploit mais je ne suis pas impatient d’avoir affaire à lui. Je sais être prudent. J’ai connu la sensation d’avoir tout donné et de passer la ligne d’arrivée cuit, les jambes coupées. Celle de devoir marcher aussi. J’ai aussi connu le goût d’inachevé, la sensation d’avoir trop été à l’économie, trop prudent. Mais jamais l’idée d’abandonner vraiment. Jamais le besoin de stopper. Même si à chaque fois, je me demande ce que je fais là et je me souviens d’une période ou courir n’était même pas un projet. Mais je me rappelle dans la foulée d’où je suis parti et je continue.

Je suis quand même un peu frustré de ne pas avoir croisé ma petite famille, venue m’encourager. J’ai dû les rater au 25e km. Mine de rien, même dans le boulot la famille reste importante. Ça fait partie de la gagne !

36e km : je ralenti assez nettement. 9,5 km/h. Pas par choix. La fatigue et le vent sont venus se rajouter à la douleur des jambes et à l’eau de pluie qui s’infiltre de partout. Finalement, j’en ai un peu soupé de toute cette pluie (oui, même à moi ça peut arriver ça). Courir 3h sous l’eau ne ressemble plus à rien. En tout cas, pas à un marathon. J’ai entamé le décompte des km restants à parcourir. 6 km et c’est terminé. Le meneur d’allure des 4h15 vient de me dépasser doucement mais sûrement avec sa troupe. Je suis déçu. Mais il a un petit regard pour moi je crois. Je lui rends un sourire en échange. Il me fait un petit signe, pouce levé, comme pour me demander si ça va ou m’encourager à les suivre. Je montre mes jambes en grimaçant. Et nous nous séparons là. Je veux continuer à courir. J’ai eu des nouvelles de ma femme et une petite vidéo de mon fils. Ils m’attendent sur la ligne d’arrivée. Encore un peu plus d’une demi-heure à ce rythme. L’attente sera longue. Pas question de faire durer les choses, je veux tenir.

38e km : je me contente à présent de suivre les coureurs qui sont juste devant moi. Au-delà de 4h de course, on ne travaille plus beaucoup sur les trajectoires. La plupart des coureurs avancent « comme il est possible ». Je n’ai pas l’envie de sortir dans les courbes. A quoi bon ? Cherche 3 ou 4 mn de mieux pour un record personnel loin de mon objectif ? L’important, c’est de finir. Et c’est rassurant de suivre quelqu’un. Malgré tout, l’envie de marcher me prend. Je regarde autour de moi pour trouver un regard approbateur ou trouver la force de continuer à courir dans la souffrance des autres qui n’ont pas encore cédé. Je suis donc attentif à ce qui se passe autour de moi. Une femme semble batailler avec un commissaire de course. J’ai l’impression qu’ils se disputent. Des grands gestes, des têtes que l’on secoue pour dire non. Je me rapproche.

Pas de dispute, en fait. L’officiel soutient la « runneuse » titubante. J’ai un mot pour elle. Je ne lui demande pas si ça va. Il est évident que non.

«- Tu veux de l’aide ?

– J’en peux plus, c’est fini.

– Il reste 3 km, c’est pas fini !

– J’ai plus de jus. Ça fait 2h que je suis comme ça.

– Je vais t’aider. Tu n’as pas fait tout ça pour abandonner maintenant. Personne n’abandonne au 39 km.

– Merci, c’est vraiment sympa ».

En quelques secondes, j’ai retrouvé l’envie de courir. Inconsciemment, une bonne raison de courir en fait. Je ne sens plus mes jambes et ne remarque même plus la pluie. Le vent semble tout à coup galvanisant et tourner dans notre dos. Je prends le bras droit de Christine. Le commissaire de course lui maintien le côté gauche. Je crois qu’il lui conseille de se reposer ou de s’arrêter. Elle dit non. On continue. Les coureurs qui nous dépassent proposent de l’eau, des pâtes de fruits ou un gel pour terminer. Mais la force de mâcher n’est plus là. Nombreux sont ceux qui applaudissent, qui ralentissent en arrivant à notre hauteur. Le public pourtant clairsemé encourage nettement Christine. Au ravitaillement du 39e ou 40e km, un bénévole nous accompagne avec bouteilles d’eau et une éponge. Christine trouve la force de boire. C’est à ce moment-là que l’officiel nous quitte pour retourner à sa base.

La ligne d’arrivée : mon téléphone vibre. J’ai envie de lire les messages. Besoin de prévenir ma femme que je vais être « un peu en retard ». Mais impossible. Mon bras gauche est engourdi par le froid et l’inactivité. Je maintiens Christine autant que je le peux. Nous parlons de nos expériences passées, des courses auxquelles nous avons participé. C’est son dixième marathon ! Nous décomptons la distance restante à courir. Ou à marcher. Je ne sais même plus. Je tâche de lui indiquer du doigt les bornes indiquant les km 41 & 42 pour la maintenir le plus motivée possible. Nous raccourcissons autant que possible les trajectoires. Les autres coureurs dévient leurs trajectoires pour nous dépasser et continuent de nous encourager. L’arche noire. Je la vois. Dernier virage. Je vois mon fils au loin. Il court vers nous. Nous avions convenu de terminer ensemble. Mais pas à trois. Il hésite sur l’attitude à adopter. Je lui demande de prendre le bras droit de Christine. Au même moment, une femme s’extirpe du public et le devance. Je sais que je crie « Allez » de nombreuses fois. J’ai mal au bras. Besoin de le libérer mais pas question de lâcher. Je prends mon fils par ma main droite et nous attaquons la dernière ligne droite.

4’24’’52 -> Nous passons la ligne d’arrivée, enfin ! Sous la pression des bénévoles chargés de garder libre la zone d’arrivée, nous n’avons pas le temps d’échanger. Christine est prise en charge dans un fauteuil roulant. Elle trouve la force de me dire merci. Je lui rends un sourire. Et nous nous quittons là…

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